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Football allégorique
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 ODE À L'ÊTRE HUMAIN (le 13/07/2006 à 02h39)





ODE À L'ÊTRE HUMAIN





C'est cet angle, et seulement celui-là, qui pourra rendre compte d'une finale et d'une compétition déshumanisée au maximum, pour cause de surenchère médiatique ou financière.






Car, quoi qu'on fasse ou veuille faire, un match de foot, de la quatrième division de district au sommet mondial concerne des êtres humains, avec tout ce que ceci suppose de génie et de faillibilité. Rarement, du fait de mon âge, aurai-je assisté à une finale de Coupe du Monde livrant autant son tribut à la Grandeur et à la Décadence. Bien sûr, ce papier parlera de Zidane, dévoilant, expliquant, démontrant, jusqu'à un excès proche de l'écoeurement pourquoi on aime ce sport autant qu'on le déteste.


Chacun se souvient où il était, avec qui, ses moindres gestes lors des finales de 98 ou 2000. Passée la déception, tout le monde se remémorrera 2006. Avec une sorte de dégout teinté d'une superstition extrême. On cherchera à s'en faire péter les fusibles ce qu'on n'a pas organisé comme il y a six ou huit ans. La quête du chat noir va nous occuper un bon moment. Celui qui, par sa simple présence à nos côtés devant l'écran de télé a provoqué le déraillement du train dont le terminus devait être un défilé sur les Champs, sans qu'il ne puisse en être autrement. Ce chat noir, bien qu'affublé d'un sobriquet animal est bien humain et mériterait, sans nul doute d'être cloué vivant sur la porte de la ferme familiale, 'crénom de Dieu ! Jusqu'à ce qu'on se pose la question qui fâche l'égo de chacun : "Putain ! Si ça se trouve, le Chat Noir, c'est peut-être moi !" Et de repartir pour un tour de gamberge embrumée. Qu'ai-je fait de différent ? Où est-ce que j'ai merdé dans l'envoi de mes ondes positives à mes vingt-trois champions ? Mais bien sûr ! Mes parents ayant déménagé, je n'ai pas assisté au match dans le lieu où j'ai pu me régaler en 1998 et en 2000. J'ai beau avoir tout tenté, pour recréer l'ambiance des vainqueurs (même meilleur pote, même marque de pizzas, même bières, même clopes), tout ceci n'aura constitué qu'un coup de tête dans l'eau. Je suis vraiment, profondément désolé de cette erreur et je suis prêt à en tirer les conclusions qui s'imposent en me retirant immédiatement de la vie footballistique. Si le désir se fait entendre, je suis même prêt à me retirer de la vie tout court. Pas vache, je laisse le choix de l'arme aux soixante millions de sélectionneurs. Ma seule condition sera de ne pas jeter l'opprobre sur mes chers géniteurs. Leur bonne foi ne saurait être mise en cause. En vendant leur foyer, ils ne savaient pas. Je reconnais l'entière responsabilité de la défaite de dimanche. Qu'on me punisse de n'avoir pas cassé un carreau pour entrer dans le lieu qui nous fait gagner ! Mes parents, eux, sont inconsolables depuis lors. Pourtant, ils ignoraient les conséquences de leur vente. Pouvaient-ils prévoir l'épopée de cette équipe promise à l'abattoir ? Comme on dit, si c'était à refaire...


Drapés dans la mauvaise foi
C'est là le point essentiel : pouvait-on prévoir ? Depuis France-Espagne, tout le monde s'accorde à dire que, bien sûr que c'était prévisible, inévitable même ; je le répète depuis des mois. C'est beau, un pays qui joue... Deuxième station dans le métro de l'Être Humain : notre impensable mauvaise foi ! On en aura eu un florilège lors de ce Weltmeisterschaft, dont un concentré surréaliste devant un milliard de téléspectateurs pour une finale d'anthologie. Par grosses salves mitrailleuses, dans le tas, dans les coins, elle aura fait feu, n’épargnant personne, touchant tout le monde. De mes Jean-Mimi et Titi peinant à reconnaître l’injustice d’un penalty accordé à un Malouda ayant visiblement suivi le même stage que Cristiano Ronaldo, auprès de Greg Louganis, à toutes ses larmes de crocodile faisant suite à des sarcasmes sur cette équipe, en passant par l’inévitable critique a postériori de l’exercice inique des tirs au but ou la mauvaise foi proverbiale d’un quatuor en rouge refusant de concéder avoir eu recours aux images de la télé pour prendre une juste bien que déchirante décision. Mais, merde, que souhaitiez-vous, à part la promesse d’une émotion inégalable ? Mine de rien, c’était beau, non ? Et la mauvaise foi ambiante ne peut qu’ajouter un petit piment supplémentaire à tout cela. En tous cas, je sais que j’aimerai détester ce match, pour peu que mon statut de chat noir auto-proclamé me laisse survivre quelques temps à la vindicte populaire. Je sais aussi que j’aimerai pour toujours chacun des acteurs de ce drame en mondiovision.



Fabien, je t’aime malgré moi. Tu as beau avoir souillé mon visage de ton crachat en même temps que celui d’un collègue et n’en avoir tiré aucune conclusion, je t’aime. Même si tu n’as pas été foutu d’empêcher le but ou de sortir un seul penalty, je t’aime. Pire, Gianluigi, je t’aime. J’espère que tu auras parié une victoire des tiens, pour tirer, en plus des lauriers du vainqueur un substantiel matelas financier. Je vous aime tous, Éric-qui-n’y-est-pas ou Willy-qui-est-né-sur-la-colline-d’en-face, Fabio-le-monstre ou Andréa-le-métronome, Claude-l’autre-chat-noir ou Franck-l’enfant-du-pays, Alessandro-l’ex-roi-maudit ou Mauro-qui-ne-chante-pas-Fratelli-Italia. Je t’aime Zinedine, que tu sois terroriste ou simplement con. Qui mieux que toi pouvait prendre sur lui de sublimer encore plus la grandeur et la décadence ? Si ce coup de tête, je l’ai ressenti dans ma chair, sois sûr que je garde encore les séquelles de deux autres coups de boule. Ces marques-là sont indélébiles, bien plus que ce petit chatouillis insignifiant bien que désagréable. Même toi, Marco, je t’aime ! Ta gueule et ton jeu font de toi le bad boy qu’on adore détester. Boucher spécialité désosseur, qui mieux que toi pouvait cristalliser notre rancœur et notre haine ? En un coup si haut que des basketteurs ont dû en tomber sur l’arrière-train et en un coup bas, tu as réussi à mettre Paris en bouteille (refermée, la bouteille…). Tu gagnes ainsi le statut d’ennemi éternel de la patrie. Sois-en remercié ! Un grognement plus tard, place à toi, Gennaro. Toi aussi, je t’aime ! Parce que tu incarnes le méchant de l’histoire, plus qu’aucun autre n’en est capable. Que le geste de Zidane ne soit pas dirigé vers toi doit presque être vu comme une anomalie de l’Histoire. Tu l’aurais pourtant mérité, ce coup de boule, pour l’ensemble de ton œuvre de destruction massive comme on dit. Un peu comme quand c’est le bras droit du méchant qui subit la vindicte du héros pendant que le vrai mauvais se sauve en hélico. Penser cela serait aussi oublier ton immense fair-play et ta poignée de main consécutive à chaque taquet que tu poses. Enfin, je t’aime David ! Ton échec est le nôtre, on n’avait qu’à tout refaire comme en 2000 et nul doute que cette maudite barre n’aurait pas osé nous jouer ce maudit tour précipitant la défaite.


Haïr la défaite est devenue une règle pour quiconque n’est pas stéphanois. Dimanche, la barre n’était pas carrée et pourtant elle aura su nous offrir un scénario mêlant allégrement modernité et nostalgie. Quel supporter vert et bleu n’a pas ressenti un pincement au cœur quand la frappe de Zidane vint chatouiller cette bonne vieille garce ? Avant l’explosion : cette fois, c’est sûr, elle a choisi son camp en même temps qu’on a décidé qu’elle était décidément trop carrée pour un monde où le ballon tourne rond. Impression renforcée sur la tête de Toni. Mon Dieu, on va finir par croire qu’en trente ans, les perdants magnifiques ont même fait virer sa cuti à notre ennemie ! Las, la perfide nous construisait un scénar à la Shyamalan. Le pire, c’est qu’on connaissait la coupable avant le coup d’envoi mais qu’on n’a pas voulu le croire, et qu’on s’est tous laissé berner par ces signes. Et pourtant, même toi, je t’aime, salope ! Quel dommage que Ray, le Lyonnais nous prive du défilé des vaincus. On aurait pu se rendre compte qu’en trente ans, la France n’a pas changé et aime ses perdants magnifiques, qu’ils reviennent de Glasgow ou de Berlin. Et pourtant, même toi, Ray, je t’aime !
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